duminică, 6 septembrie 2026

CABARET – Bob Fosse (1972)

 


La Comédie musicale

CABARET – Bob Fosse (1972)

Au croisement du spectacle et de l’Histoire, Cabaret demeure l’un des films les plus déroutants et les plus visionnaires du cinéma musical. En 1972, Bob Fosse transforme le Kit Kat Klub en miroir déformant d’un monde qui bascule, où la décadence côtoie la menace et où chaque numéro devient un commentaire acéré sur la montée du nazisme. Autour de cette scène‑monde, trois figures s’imposent : Liza Minnelli, apparition fulgurante et icône queer, Michael York, douceur fragile emportée par la tourmente, et Fosse lui‑même, chorégraphe devenu cinéaste, qui fait entrer le musical dans l’âge adulte. Retracer la genèse, les audaces et les visages de Cabaret, c’est comprendre comment un film peut à la fois divertir, troubler et éclairer, et pourquoi, plus de cinquante ans après, il continue de nous regarder droit dans les yeux. Face aux crispations et aux inquiétudes de notre époque, il est impossible de rester indifférent à ce que Fosse nous montre : la manière dont un pays glisse, presque sans s’en rendre compte, vers l’irréparable…

Cabaret arrive sur les écrans en 1972, une évidence s’impose : ce film n’est pas une comédie musicale comme les autres. Il en possède les attributs, chansons, numéros chorégraphiés, mélodies inoubliables, star incandescente, mais refuse la légèreté, la futilité et surtout le happy end qui caractérisent traditionnellement le genre. Pour la première fois, une salle de spectacle devient le véritable personnage central, le cœur battant autour duquel gravitent toutes les trajectoires humaines. Et ce lieu n’est pas n’importe lequel : un cabaret, le Kit Kat Klub, espace de travestissement, de désir, d’illusions et de menace.

Il faut d’abord revenir à ses origines littéraires et scéniques. Le film plonge ses racines dans Adieu à Berlin de Christopher Isherwood, récit semi-autobiographique où l’auteur raconte son expérience de jeune écrivain dans le Berlin des années 1930. John Van Drutten en tire une pièce, I Am a Camera, adaptée au cinéma en 1955. Au milieu des années 1960, le projet devient comédie musicale à Broadway, confiée à Harold Prince après le refus de Bob Fosse. Ironie du destin : Liza Minnelli, recalée quatorze fois pour la scène, deviendra six ans plus tard l’icône absolue du film.

Bob Fosse accepte finalement de réaliser Cabaret, il n’a derrière lui qu’un seul long métrage, Sweet Charity. Mais son expérience de danseur, chorégraphe et homme de théâtre lui confère une maîtrise rare du rythme, du geste et de la mise en scène. Avec Cabaret, il ose ce que personne n’avait tenté : faire du Berlin pré-hitlérien le décor d’un musical, et utiliser la forme même du spectacle pour analyser la montée du nazisme. Dès la première scène, le film se présente comme une caisse de résonance où les numéros du Kit Kat Klub commentent, dédoublent et ironisent les événements extérieurs. Joel Grey, maître de cérémonie diabolique, devient le chœur antique de cette tragédie moderne. Fosse construit une architecture narrative en miroir : d’un côté la vie réelle, de l’autre le spectacle qui la reflète, la déforme, la révèle. Cette mise en abyme, presque brechtienne, impose au spectateur un recul critique constant.

Bob Fosse ne filme pas seulement la montée du nazisme : il en montre les conditions de possibilité. Le Berlin qu’il dépeint est un monde d’ambiguïtés sexuelles, de corruption, de bourgeoisie putride, de fêtes qui masquent la peur. Les pièces du puzzle se mettent en place lentement, jusqu’à la scène de l’auberge, moment pivot du film. Dans une lumière douce de fin d’après-midi, un adolescent entonne Tomorrow Belongs to Me. La caméra révèle progressivement son uniforme des jeunesses hitlériennes. Les clients se lèvent, chantent, se rallient. Un vieil homme, seul, regarde avec dédain cette ferveur naissante. Le bras du jeune chanteur se lève. Le chant devient triomphal. Et Joel Grey, en insert, esquisse une grimace sardonique. Cette scène, d’une puissance glaçante, marque le point de rupture : désormais, la menace envahit le récit.

Le cabaret est un lieu de renversement : travestissement, immoralité, sexualité débridée, caricature des puissants. On y rit, on y baise, on y danse dans la boue. Les miroirs déformants, les contre-plongées, les maquillages outranciers composent un univers grotesque, presque dionysiaque. Mais paradoxalement, au cœur de cette obscénité surgit une forme de sacré. La lumière blanche sur les mains de Sally, la grâce de ses gestes, la fragilité de son regard créent une tension entre pureté et décadence. Sally Bowles incarne une transcendance : l’amour, le rêve, la passion comme ultime refuge dans un monde qui s’effondre.

L’apparition de Sally est un choc : visage de poupée triste, maquillage outrancier, cheveux courts, bouche ouverte, regard incandescent. Elle évoque Dietrich, Garbo, mais annonce aussi une nouvelle figure du cinéma : queer, tragique, moderne. Liza Minnelli, 25 ans, explose à l’écran. Elle déborde du cadre, le fait vibrer, le fait valser. Sally appartient à une lignée : Fanny Brice (Barbra Streisand), puis plus tard Ally (Lady Gaga). Des héroïnes marginales, fantasques, dont le désir et la joie deviennent des forces subversives. Cabaret est aussi un film érotique, où les regards muets, les gestes retenus, les triangles amoureux et les identités fluides composent une modernité bouleversante.

Avec Cabaret, le musical entre dans l’âge adulte. Fosse brise l’illusion réaliste, intercale les chansons comme commentaires ironiques, transforme le spectacle en miroir déformant du réel. Les numéros du Kit Kat Klub ne sont jamais gratuits : Money, le tableau du gorille juif, Maybe This Time plongé dans la pénombre, tous participent à une réflexion sur le pouvoir de l’art, sa capacité à sauver ou à tromper. La chanson Tomorrow Belongs to Me, seule interprétée hors du cabaret, cristallise cette ambiguïté : la beauté du chant sert une idéologie mortifère. Le spectacle peut fédérer, galvaniser, manipuler. Fosse le sait, et le montre.

Le film se referme comme il s’était ouvert : au Kit Kat Klub. Mais dans les miroirs déformants, les brassards nazis sont désormais visibles. Le maître de cérémonie chante : « Auf wiedersehen, à bientôt… Puis disparaît dans l’obscurité. Le générique s’affiche dans un silence lourd, comme si la musique elle-même avait été vaincue. Finalement, Cabaret est plus qu’une comédie musicale : c’est un drame, une allégorie, un avertissement. Le premier musical politique, et sans doute le dernier à atteindre une telle puissance. Après lui, le genre deviendra plus sombre (New York, New York), plus pessimiste (Nina), plus intérieur (Dancer in the Dark, Chicago). La musique ne sera plus dans le monde, mais dans la tête des personnages. Et au centre de cette révolution, une étoile : Liza Minnelli ! Life is a cabaret, old chum… Come to the cabaret.



L’histoire

Dans le Berlin du début des années 1930, alors que le nazisme gagne progressivement du terrain, Sally Bowles (Liza Minnelli), une chanteuse excentrique du Kit Kat Klub, se lie d’amitié puis tombe amoureuse de Brian (Michael York), un jeune universitaire anglais venu poursuivre ses études. Leur relation est bouleversée par l’arrivée de Max (Helmut Griem), un riche aristocrate qui les entraîne dans une vie de luxe avant de les abandonner. Lorsque Sally découvre qu’elle est enceinte sans savoir qui est le père, Brian lui propose une vie stable en Angleterre, mais elle refuse ce destin et choisit de rester à Berlin après avoir avorté. Parallèlement, une intrigue secondaire raconte l’histoire de Fritz (Fritz Wepper) et Natalia (Marisa Berenson), une jeune héritière juive. Malgré les obstacles liés à l’antisémitisme croissant, ils finissent par se marier après que Fritz révèle qu’il est lui-même juif. Tout au long du film, la montée du nazisme se fait de plus en plus menaçante. Le contraste entre l’atmosphère festive et décadente du cabaret et la dégradation politique de l’Allemagne souligne l’approche d’une tragédie historique imminente. Le film se conclut par le départ de Brian pour l’Angleterre, tandis que Sally continue sa vie à Berlin, alors que les signes de l’arrivée du régime nazi deviennent de plus en plus visibles.


Programme musical (sélection)
« Willkommen »
Music by John Kander – Lyrics by Fred Ebb
Performed by Joel Grey with Liza Minnelli, Kathryn Doby, Inge Jaeger, Angelika Koch, Helen Velkovorska, Gitta Schmidt and Louise Quick
« Mein Herr »
Music by John Kander – Lyrics by Fred Ebb
Performed by Liza Minnelli with Kathryn Doby, Inge Jaeger, Angelika Koch, Helen Velkovorska, Gitta Schmidt and Louise Quick
« Maybe This Time »
Music by John Kander – Lyrics by Fred Ebb
Performed by Liza Minnelli
« Money, Money »
Music by John Kander – Lyrics by Fred Ebb
Performed by Liza Minnelli and Joel Grey
« Cabaret » & « Finale »
Music by John Kander – Lyrics by Fred Ebb
Performed by Liza Minnelli, Joel Grey and the Ensemble

À 25 ans, Liza Minnelli surgit dans Cabaret comme une déflagration. Fille de Judy Garland et de Vincente Minnelli, elle porte en elle l’héritage du musical hollywoodien tout en le réinventant. Son visage de poupée triste, ses yeux surmaquillés, son jeu de jambes sur une chaise en osier, sa manière de déborder du cadre font d’elle une icône queer, moderne, tragique et flamboyante. Sally Bowles n’est pas seulement un rôle : c’est une incarnation. Minnelli y mêle fragilité et audace, pureté et décadence, rêve et désillusion. Elle transforme chaque numéro en profession de foi, chaque regard en promesse d’absolu. Sans elle, Cabaret serait un autre film ; avec elle, il devient un mythe. Son Oscar n’est pas une récompense : c’est une évidence.

Michael York apporte à Cabaret une présence pleine de délicatesse. Son Brian Roberts, jeune professeur anglais guindé, timide, parfois maladroit, incarne l’innocence prise dans la tourmente. York joue sur la retenue, sur les silences, sur les regards humides qui disent plus que les mots. Face à l’extravagance de Sally et au charme trouble de Maximilian, il devient le point d’équilibre du trio, celui qui observe, qui hésite, qui découvre ses propres zones d’ombre. Sa douceur, sa naïveté, sa vulnérabilité donnent au film une dimension profondément humaine. Dans un monde qui se fissure, il est la figure de l’homme ordinaire, emporté malgré lui par l’histoire et par le désir.

Bob Fosse (1927‑1987) est l’un des grands rénovateurs de la comédie musicale américaine. Né à Chicago, il débute très jeune dans des numéros de cabaret avant de se tourner vers la danse et la chorégraphie. Broadway le révèle dans les années 1950 grâce à son style immédiatement reconnaissable : gestes anguleux, précision extrême, sensualité assumée, humour noir et fragmentation du mouvement. Il signe les chorégraphies de Pajama Game, Damn Yankees ou Sweet Charity, imposant une grammaire visuelle qui deviendra sa marque. En 1969, il passe à la réalisation avec Sweet Charity, un remake musical des Nuits de Cabiria de Fellini , mais c’est Cabaret (1972) qui fait de lui un cinéaste majeur. En mêlant spectacle et politique, décadence et menace historique, Fosse transforme le musical en un art adulte et réflexif. Il poursuit cette exploration avec Lenny (1974), All That Jazz (1979) – son chef‑d’œuvre autobiographique – et Star 80 (1983), confirmant une œuvre sombre, nerveuse, obsédée par la scène et ses illusions.


LA COMÉDIE MUSICALE
La comédie musicale a été longtemps l’un des genres privilégiés de la production hollywoodienne, et probablement le plus fascinant . Né dans les années 1930, en même temps que le cinéma parlant, elle témoigna à sa manière, en chansons, en claquettes et en paillettes, de la rénovation sociale et économique de l’Amérique. Mais c’est dix plus tard, à la Metro-Goldwyn-Mayer, que sous l’impulsion d’Arthur Freed la comédie musicale connut son véritable âge d’or, grâce à la rencontre de créateurs d’exception (Vincente Minnelli, Stanley Donen) et d’acteurs inoubliables (Fred Astaire, Gene Kelly, Judy Garland, Cyd Charisse, Debbie Reynolds). Par l’évocation de ces années éblouissantes à travers les films présentés, cette page permet de retrouver toute la magie et le glamour de la comédie musicale.


La bande-annonce

duminică, 30 august 2026

GENE TIERNEY, l’absente magnifique

 

GENE TIERNEY, L’ART DE DEVENIR UNE IMAGE

Associant des traits fins à des pommettes saillantes et une bouche sensuelle, éduquée dans d’excellentes écoles d’Amérique et d’Europe, Gene Tierney était une femme splendide à la distinction sans faille mais à la beauté indéchiffrable. Hollywood mit plusieurs années à tirer parti de cette actrice originale, se contentant de miser sur sa splendeur alors que son véritable atout résidait dans son étrangeté. Dans un premier temps, la Fox ne trouva d’emploi à cette énigme vivante qu’en lui offrant des rôles de beautés exotiques. La critique accueillit avec sévérité les premiers pas de celle qui semblait être une femme au charme exceptionnel, mais sans grand talent d’actrice. Puis le miracle se produisit, aidé par beaucoup de passion et de travail. Hollywood lui proposa des rôles correspondant à sa nature, elle apprit à poser sa voix et à laisser parler le mystère de son regard. Gene Tierney devint Laura, la belle absente. Sa carrière changea de dimension grâce aux films noirs auxquels son maintien aristocratique donnait une aura de noblesse théoriquement étrangère à ce genre. Si sa beauté lisse s’accommodait tellement bien des rôles de femmes troubles, c’est peut-être parce qu’une âme fragile se cachait derrière l’éducation sans faille de Gene Tierney. Ses troubles psychiques apparurent après qu’elle eut subi plusieurs coups du sort : la séparation de ses parents, dont les querelles avaient rythmé son enfance, un triste procès contre son père qui s’était institué son agent, la naissance d’une enfant très lourdement handicapée, puis la fin abrupte de son histoire d’amour avec un jeune homme plein d’avenir du nom de John Fitzgerald Kennedy… Sa vie la conduisit dans les terres obscures de la folie, également explorées par ses meilleurs rôles de cinéma, qu’il s’agisse d’une déraison douce et poétique (The Ghost and Mrs. Muir, 1947) ou de la démence la plus meurtrière (Leave Her to Heaven, 1945). Mais la manière dont elle parvint à s’extraire de son épreuve personnelle contribua à renforcer sa légende de femme à la fois digne, indépendante et finalement maîtresse de son destin. [Gene Tierney, l’absente magnifique – Hollywood, la cité des femmes – Antoine Sire (Ed. Actes Sud – Beaux-Arts – Institut Lumière) 2016]


Dans ses mémoires (Mademoiselle, vous devriez faire du cinéma), Gene Tierney raconte comment Darryl F. Zanuck la remarqua un soir de 1940 dans une pièce à Broadway. Séduit par sa présence, il chargea aussitôt un assistant de la recruter. Plus tard, au Stork Club, fasciné par une jeune femme qui dansait, il déclara : « Laisse tomber la fille du théâtre, c’est celle-là qu’il nous faut. » Sans savoir qu’il s’agissait encore de Gene Tierney. Cette anecdote, presque digne d’un scénario hollywoodien, révèle déjà la singularité de l’actrice : une beauté changeante, capable de se métamorphoser d’un instant à l’autre, comme si elle portait en elle plusieurs visages.


Née en 1920 à Brooklyn, Gene Tierney grandit dans une famille irlandaise frappée par la Grande Dépression. Otto Preminger rappellera combien ces privations expliquaient son sens aigu de l’économie, même lorsqu’elle devint l’une des vedettes les mieux payées de la Fox. Redevenus prospères, ses parents l’envoyèrent étudier en Suisse, où elle affina son goût pour les arts et la poésie. Une visite des studios Warner bouleversa son destin : Anatole Litvak, frappé par sa beauté, lui lança la phrase qui deviendra le titre de ses mémoires. Pourtant, ses premiers succès furent théâtraux, à Broadway, où Zanuck la repéra et comprit qu’elle pouvait devenir l’un des visages de la Fox.

Dès son premier film, The Return of Frank James (Le Retour de Frank James, 1940), Fritz Lang lui confie le rôle d’une apprentie journaliste. Le Technicolor révèle le bleu irréel de ses yeux, tandis que Lang lui apprend à garder la bouche fermée entre deux répliques, pour atténuer une sensualité jugée trop provocante. L’année suivante, John Ford la transforme en sauvageonne dans Tobacco Road (La Route au tabac), rôle inattendu qui lui permet de s’éloigner des emplois élégants auxquels son maintien semblait la destiner. Ford lui-même avouera ne pas savoir exactement pourquoi il l’avait choisie : preuve que la jeune actrice, encore en quête de son identité cinématographique, fascinait autant qu’elle déconcertait. En 1941, elle incarne Belle Starr (La Reine des rebelles) dans le film d’Irving Cummings, production qui tente de retrouver l’atmosphère d’Autant en emporte le vent. Malgré les somptueuses robes de Travis Banton, Gene Tierney reste trop délicate pour ce personnage d’insurgée. Des problèmes oculaires compliquent même le tournage, ajoutant une fragilité réelle à une fragilité de rôle.


En 1941, elle trouve un emploi plus juste dans The Shanghai Gesture (Shanghaï) de Josef von Sternberg. Sensuelle, sophistiquée, presque féline, elle y apparaît comme une vamp parmi d’autres créatures baroques, dans un décor-casino devenu allégorie des Enfers. Sternberg, maître des atmosphères décadentes, capte chez elle une intensité qu’aucun autre réalisateur ne retrouvera. C’est une parenthèse flamboyante dans sa carrière. La même année, Henry Hathaway la dirige dans Sundown (Crépuscule), où elle joue une marchande arabe énergique et cosmopolite. Hathaway, peu convaincu par son jeu, reconnaîtra pourtant sa beauté et la reprend dans China Girl (La Pagode en flammes, 1942), où elle incarne une jeune patriote chinoise formée en Amérique. Son rôle reste essentiellement décoratif, comme dans Son of Fury : The Story of Benjamin Blake (Le Chevalier de la vengeance, 1942), où elle apparaît en Polynésienne, sirène perchée sur un rocher, avant de danser le tamure sous le regard émerveillé de Tyrone Power. Hollywood projette alors sur elle une série de fantasmes exotiques, comme si sa beauté devait être déplacée loin du réel pour mieux être contemplée.

Dans Rings on Her Fingers (Qui perd gagne, 1942), Rouben Mamoulian lui offre un rôle plus nuancé : une employée de magasin transformée en escroque élégante. Malgré quelques trouvailles de jeu, la critique reste sévère. Elle enchaîne ensuite avec Thunder Birds (Pilotes de chasse, 1942), où Wellman met en valeur sa beauté dans un Technicolor somptueux, notamment lors d’une scène nocturne où ses yeux, sa tenue et le ciel composent un camaïeu bleu inoubliable. Gene Tierney devient alors l’un des visages les plus photogéniques du cinéma américain. En 1943, Ernst Lubitsch lui donne l’un de ses rôles les plus équilibrés dans Heaven Can Wait (Le Ciel peut attendre). Fraîche, élégante, elle s’épanouit dans l’univers raffiné du cinéaste, malgré les sautes d’humeur de celui-ci, qu’elle affronte avec un courage qui finira par le séduire. Lubitsch, maître de la comédie sophistiquée, révèle chez elle une grâce que les films précédents n’avaient fait qu’entrevoir.


Avec Laura (1944), Gene Tierney accède aux rôles ambigus qui feront d’elle une légende. Elle y incarne une femme dont l’image, plus que la présence, nourrit le désir et l’obsession. Le portrait retouché par Preminger, la voix précieuse de Clifton Webb, la mélodie envoûtante de David Raksin : tout concourt à faire de Laura une apparition, une idée, un mystère. Tierney elle-même reconnaîtra que le public s’attache autant au personnage qu’à son interprétation. Preminger, reprenant le film après l’éviction de Mamoulian, réoriente le jeu des acteurs et transforme une production de série B en succès mondial. Malgré les réserves du New York Times, Gene Tierney devient une star. Laura inaugure une série de rôles où sa beauté semble chargée d’une inquiétude sourde, comme si son visage portait déjà les ombres de sa vie future.

Elle retrouve Preminger dans Whirlpool (Le Mystérieux docteur Korvo, 1949), où elle incarne une kleptomane manipulée par un hypnotiseur. Son étrangeté naturelle sert à merveille ce personnage trouble. L’année suivante, dans Where the Sidewalk Ends (Mark Dixon, détective), elle joue une femme simple et lumineuse, aimée par un policier violent en quête de rédemption. Sa douceur donne au film une émotion inattendue, comme si elle offrait à Dana Andrews un refuge dans un monde brutal. En 1945, elle est moins convaincante en Italienne blonde dans A Bell for Adano (Une cloche pour Adano), tourné sans maquillage, choix qu’elle adoptera souvent par la suite, comme pour se débarrasser des artifices imposés par Hollywood.


Leave Her to Heaven (Péché mortel, 1945) lui offre son rôle préféré : Ellen, psychopathe fascinante dont la quête maladive du bonheur vire à la destruction. Filmé dans un Technicolor éclatant qui contraste avec la noirceur du récit, le film révèle une Gene Tierney d’une justesse stupéfiante. Séduction, jalousie, froideur meurtrière : elle explore toutes les nuances du personnage, jusqu’à des scènes devenues mythiques, comme la noyade du jeune handicapé ou la chute dans l’escalier. La ressemblance physique avec Jeanne Crain, sa rivale, renforce encore la tension dramatique. Leave Her to Heaven est l’un des rares films où Gene Tierney semble entièrement maîtresse de son rôle, comme si la folie du personnage lui permettait d’exprimer une vérité intime que les rôles plus sages ne lui autorisaient pas.


En 1946, elle tourne Dragonwyck (Le Château du Dragon), premier film de Joseph L. Mankiewicz, où Vincent Price incarne un mari tyrannique et psychotique. Pendant le tournage, Gene Tierney rencontre John F. Kennedy, alors jeune officier. Leur idylle, publique et sincère, se brise lorsque Kennedy lui avoue que sa famille catholique refuserait un mariage avec une femme divorcée. En 1960, elle votera Nixon, geste autant sentimental que politique. Elle se réconcilie un temps avec Oleg Cassini, dont elle aura une seconde fille, avant un divorce définitif en 1952. La phrase qui clôt Dragonwyck« On n’épouse pas un rêve » — résonne étrangement avec sa vie, comme si Mankiewicz avait filmé une vérité qu’elle n’osait pas encore formuler.

Dans The Ghost and Mrs. Muir (L’Aventure de madame Muir, 1947), elle incarne une veuve qui dialogue avec un fantôme, Rex Harrison, dans un récit empreint de douceur et de mélancolie. Le film, moins sombre que Dragonwyck, fait écho à sa fragilité intérieure. La relation entre la jeune femme et le fantôme semble presque préfigurer les troubles psychiques qui marqueront sa vie. La même année, elle est remarquable dans The Razor’s Edge (Le Fil du rasoir), adaptation de Somerset Maugham, où elle joue une femme vénéneuse, incarnation du matérialisme que fuit Tyrone Power. Elle y déploie une noirceur élégante, presque venimeuse, qui confirme son aptitude à incarner des personnages ambigus.


En 1948, elle apparaît dans The Iron Curtain (Le Rideau de fer), rôle effacé dans un film de propagande anticommuniste. Elle retrouve Tyrone Power dans That Wonderful Urge (Scandale en première page), screwball comedy sortie trop tard pour un genre déjà déclinant. Dans les années 1950, ses troubles psychologiques raréfient ses rôles. Elle est bouleversante dans Night and the City (Les Forbans de la nuit, 1950), puis enchaîne The Mating Season (La Mère du marié, 1951) et The Secret of Convict Lake (L’Énigme du lac noir, 1951), où elle incarne une femme forte dans un western hivernal tendu.

En 1952, dans Way of a Gaucho (Le Gaucho), Jacques Tourneur capte l’un de ses plus beaux plans, malgré un tournage difficile pour l’actrice, qui commence à sentir son esprit vaciller. Elle est ensuite prêtée à la MGM pour Plymouth Adventure (Capitaine sans loi, 1952), puis joue une Russe dans Never Let Me Go (Ne me quitte jamais, 1953). En 1954, elle apparaît dans Black Widow (La Veuve noire) et The Egyptian (L’Égyptien), avant de donner la réplique à Humphrey Bogart dans The Left Hand of God (La Main gauche du Seigneur, 1955), où son visage, déjà marqué par les épreuves, demeure d’une poignante beauté. Sa présence, plus fragile mais plus humaine, donne à ses derniers rôles une profondeur nouvelle, comme si la vie avait enfin rejoint la fiction.


A travers ce portrait d’un Casanova infantile et attachant, Lubitsch brode une apologie de la félicité conjugale. Il traite de l’amour, du deuil, de la trahison, du plaisir et de la mort avec la pudeur de ceux qui connaissent la fragilité du bonheur. Le Ciel peut attendre n’est pas du champagne : c’est un alcool doux et profond. Avec ce film testament, Lubitsch gagna à coup sûr son billet pour le paradis.

On ne peut pas citer Laura sans rendre hommage à Gene Tierney, l’une des comédiennes les plus belles et les plus sensibles de l’histoire du cinéma. Il faut aussi souligner le talent de Preminger, qui a traité cette histoire d’amour « noire » d’une façon totalement originale. La première scène d’amour n’est-elle pas celle de l’interrogatoire de Laura ? Plus le passé de Laura se dévoile, plus les questions de l’inspecteur, dont on devine la jalousie, deviennent violentes et cruelles. Le visage de Laura reste émouvant sous la lumière du projecteur. L’inspecteur finit par détourner cette lumière violente de son visage. Premier geste d’amour…

Tourné la même année que Duel in the Sun (Duel au soleil), Leave her to heaven est au film noir ce que le film de King Vidor, produit par David O. Selznick, est au western : une œuvre passionnée et fulgurante qui utilise avec génie les tons du Technicolor de l’époque, devenus ici un élément dramatique indispensable. 

1844. Miranda Wells (Gene Tierney) quitte sa famille du Connecticut pour rejoindre son riche cousin Nicholas Van Ryn (Vincent Price) qui vit avec sa femme dans la sombre demeure de Dragonwyck. Van Ryn traite ses métayers avec la dureté de ses ancêtres et souffre parallèlement du fait que sa femme, Johanna (Vivienne Osborne), a été incapable de lui donner un héritier mâle. Johanna tombe bientôt malade et meurt. Peu de temps après, Nicholas demande à Ephraim Wells (Walter Huston), le père de Miranda, la main de sa fille…

on Berkeley Square et The House on the Square. Il s’agit d’une nouvelle adaptation de la pièce de John L. Balderston Berkeley Square, inspirée par The Sense of the Past d’Henry James.

Le principe de l’intrigue de Where the sidewalk ends peut se résumer en quelques mots : un policier qui, lors d’un interrogatoire, a tué sans Le vouloir un suspect récalcitrant essaie d’effacer cette « bavure » (d’autant plus absurde qu’il entendait prouver l’innocence de ce suspect). Mais il convient d’ajouter que cette volonté de faire disparaître un passé récent a pour effet de faire remonter un passé ancien, et ce paradoxe, qui trouve des échos dans La personnalité même du réalisateur Otto Preminger, renvoie à certaines constantes de son œuvre et à la définition du genre dit du film noir. 

Harry Fabian (Richard Widmark, magistral) appartient à ce petit peuple d’escrocs dérisoires qui se débattent dans l’univers du film noir. Toujours en quête d’un ailleurs radieux et confus, de la combine parfaite pour y parvenir. Des projets, Harry, rabatteur dans un night-club londonien, en change comme d’œillet à sa boutonnière, et fait le désespoir de son amante, Mary, à laquelle Gene Tierney prête sa grâce aérienne. Cette fois, l’éternel perdant tente de « voler » le business des spectacles de lutte à la pègre locale. 


CABARET – Bob Fosse (1972)